• Emilie et Ophélie

G comme... "Gentes dames et messires prenez place, les voiturières s'occupent de tout !"

Nous sommes en juillet 1886. Le soleil vient tout juste de disparaître à l'horizon, pourtant l'air est encore lourd de la chaleur de l'après-midi. Heureusement pour Julien, une légère brise vient rafraîchir son visage sali par la poussière du chemin. Les chevaux devant lui ont ralenti la cadence, et suent à grosses gouttes. Il faut dire que le trajet a encore été long aujourd'hui... Au loin, Julien aperçoit la haute flèche du clocher de l'église de Chantonnay et presse un peu ses bêtes, impatient de rentrer chez lui. Sylvanie et les enfants doivent l'attendre à cette heure-ci, peut-être même sont-ils inquiets... Aussi, si la roue de sa charrette ne s'était pas prise dans ce satané trou ! Il serait déjà chez lui à souper ! Plongé dans ses réflexions, il ne voit pas tout de suite que l'un de ses chevaux s'est mis à boiter. "Il ne manquait plus que ça... Allez mon beau, l'encourage-t-il, nous y sommes presque !". L'animal fatigué remue la tête, comme s'il acquiesçait. La lassitude du trajet ne sera bientôt plus qu'un mauvais souvenir... Jusqu'à la prochaine fois.

Nous sommes en juillet 1886 et Julien VERDON exerce le métier de roulier (ou voiturier). Sur le recensement de Chantonnay de cette même année, on le retrouve, âgé de 53 ans et habitant avec son épouse Sylvanie GOUIN et leurs enfants Eugénie, Georgette et Sylvain.

A première vue, il semble tous exercer la profession de voiturier depuis 1881. Du moins si l'on en croit le recensement. Mais est-ce vraiment le cas ? En effet, le dernier né ayant 7 mois au recensement de 1881, j'ai du mal à l'imaginer conduisant une charrette.


Le métier de roulier ou roulière


Mais laissez-moi vous présenter le métier de roulier. Ce dernier consiste à transporter des marchandises, divers produits ou encore des personnes à l'aide d'une charrette, d'une carriole, d'un chariot, ou même d'une diligence, le tout tiré par des chevaux. Suivant les régions et leur topographie, des spécificités régionales existent. Ainsi, le traditionnel chariot tiré par des chevaux (ou des bœufs parfois) peut être complété par le transport à dos de mulets, et ce notamment dans les régions escarpées du Dauphiné et de la Provence.

Les rouliers sont pour la plupart des paysans, propriétaires de leur moyen de transport. Ils peuvent également être désignés comme voituriers ou voituriers par terre, en opposition aux voituriers par eau (ou mariniers, qui assurent le transport par bateau). 

En moyenne, le transport par terre s'effectue à environ 3 ou 4 km/h, et les voituriers parcourent 30 à 40 km par jour. Dans les chariots, s'entassent des marchandises représentant une charge moyenne de 400 à 600 kg avant le XVIIIème siècle, puis de 1500 à 2500 kg à partir des années 1700 (parfois la charge peut même aller jusqu'à plusieurs tonnes dans certains cas). 

Que ce soit par terre ou par eau, le voiturier doit être en possession d'une lettre de transport détaillant la nature des marchandises transportées, les conditions du transport ainsi que l'identité du destinataire, de l'expéditeur mais aussi celle du transporteur. Ce métier est réglementé par le pouvoir royal et c'est ainsi que le premier règlement d'ensemble, en date du 14 novembre 1724 et concernant tout le royaume, limite le nombre de chevaux attelés aux charrettes à deux roues : quatre chevaux du 1er octobre au 1er avril, trois le reste de l'année. Mais l'encadrement de la profession ne s'arrête pas là.


Le Code Civil de 1804 prévoit ainsi que : 

Art. 1782 : "les voituriers par terre et par eau sont assujettis, pour la garde et la conservation des choses qui leur sont confiés, aux mêmes obligations que les aubergistes, dont il est parlé au titre du Dépôt et du Séquestre'".

Art. 1783 : "Ils répondent non seulement de ce qu'ils ont déjà reçu dans leur bâtiment ou voiture, mais encore de ce qui leur a été remis sur le port ou dans l'entrepôt, pour être placé dans leur bâtiment ou voiture".

Art. 1784 : "Ils sont responsables de la perte et des avaries des choses qui leur sont confiées, à moins qu'ils ne prouvent qu'elles ont été perdues et avariées par cas fortuit ou force majeure".

Art. 1785 : "Les entrepreneurs de voitures publiques par terre et par eau, et ceux des roulages publics, doivent tenir registre de l'argent, des effets et des paquets dont ils se chargent".

Au XVIIIème siècle, apparaissent autour de villes comme Paris, Lyon ou Lille, plusieurs entreprises de roulage. Les rouliers y travaillant peuvent être amenés à livrer leurs marchandises à l'extérieur du pays. Je ne pense pas cependant que ce soit le cas de mon ancêtre Julien VERDON. Il est même plutôt probable qu'il fasse parti des petits paysans travaillant à leur compte. Et Sylvanie, son épouse, dans tout ça ?

Si le métier de roulier se développe en France à partir des années 1700, la part des femmes n'est pas très élevée. Seulement 1,2% de femmes contre 98,8% d'hommes. Au XIXème siècle, cette profession se retrouve partout en France, sauf à l'Est où l'on ne trouve que peu de rouliers dans la zone allant de Dijon à Monaco, en passant par Lyon et Nîmes. A partir des années 1900, le métier perd du terrain et se pratique essentiellement dans certaines régions. Le nombre de femmes, déjà peu nombreuses, diminue également, puisqu'elles représentent seulement 0,6%, phénomène qui ne fera que s'accentuer dans les années suivantes (avant une légère hausse à partir de 1975).

La question est donc pour moi de savoir si Sylvanie et éventuellement ses filles ont réellement exercé le même métier que leur mari et père. Mais rien n'est moins sûr... Sylvanie, une voiturière ? Le 9 avril 1872, Julien et Sylvanie se marient à Chantonnay. Ce n'est pas la première fois que nos deux tourtereaux se présentent devant Mr le curé, ayant déjà par le passé prononcer des vœux les unissant à l'élu de leur cœur (ou du moins à l'élu de leurs familles...). Ils sont en effet tous deux veuf et veuve d'un premier mariage et ont déjà des enfants. Ils se connaissent probablement déjà depuis un certain temps. Habitant l'un comme l'autre à Chantonnay et à certains moments dans le même lieu-dit, mariés tous deux en 1861, ils perdent leur moitié à quelques mois d'intervalle... Julien, auparavant marié avec Rose MAJOU depuis le 14 janvier 1861, habite à l'Eolière, à Chantonnay, où il est journalier. Aucune trace d'une éventuelle charrette dans les parages. Avec Rose, ils ont eu plusieurs enfants, dont seule une fille semble avoir survécu. Leur premier enfant, un garçon, est mort-né et déclaré sans vie le lendemain de sa naissance. Les parents ne donnent pas de prénom à ce premier né. Nous sommes alors un dimanche d'octobre... Leur second enfant, une fille née en 1864, se nomme Louise Aimée. Malheureusement pour le couple, la petite fille décède 2 jours après sa naissance. Là encore, un dimanche. Un troisième enfant voit le jour en 1865, il se nomme Eugène. Malheureusement, troisième enfant, troisième dimanche... Puisqu'un dimanche de septembre, l'enfant décède à l'âge de 3 mois. Chose curieuse, il sera noté sur le recensement de 1866, comme étant âgé de 3 ans...  En 1868, Rose met au monde une fille, prénommée Marie Louise Rosalie qui survivra à son père.  Sylvanie n'a semble-t-il pas beaucoup plus de chances -et de charrette- que son futur époux. Pour le moment, elle est mariée à Lazare TARREAU depuis le 25 juin 1861. Si lui est maçon, elle ne semble pas avoir de profession, du moins pas dans les mois suivant son mariage, époque à laquelle elle était domestique. En 1862, la jeune femme accouche d'un garçon, prénommé Eugène. Il grandit, et la jeune mère tombe une seconde fois enceinte quelques années plus tard, et donne naissance en novembre 1867 au petit Clément. Malheureusement, il décède un an après, deux jours avant son premier anniversaire. Ce deuil sera suivi par d'autres, au fil des années. Au début de l'année 1870, un nouveau garçon prénommé Lazare, comme son père, vient agrandir la famille. Pas pour longtemps cependant. Le 21 septembre 1870, le mari de Sylvanie décède et la laisse veuve. Trois mois plus tard, alors que le village s'apprête à fêter la nouvelle année, Lazare fils meurt à son tour, le 28 décembre 1870 à l'âge de 9 mois. C'est donc avec une vie maritale derrière eux, des enfants respectifs et des deuils lourds à porter que Julien et Sylvanie se prennent pour mari et femme en ce jour d'avril 1872. Ils emménagent ensemble avec Marie (la fille de Julien) et Eugène (le fils de Sylvanie). Au moment de leur mariage, Julien est toujours journalier. Quant à Sylvanie, elle n'a pas de profession. Il n'y a apparemment pas de roulier parmi les proches des époux, les parents de Julien étant cultivateurs et le père de Sylvanie tisserand (sa mère est déjà décédée).  Le couple habite maintenant à l'Eolière, à Chantonnay. Sylvanie, alors marchande, tombe rapidement enceinte puisque le 9 janvier 1873, le petit Pierre né de cette nouvelle union. Malheureusement, les fantômes du passé viennent rattraper le couple nouvellement formé. Pierre décède en octobre de la même année, à l'âge de 9 mois. Quelques mois plus tard, en septembre 1874, Sylvanie donne à nouveau naissance à un enfant. C'est une fille qui voit le jour, une fille qui répond au nom d'Eugénie. Sa sœur Marie, née en 1877 et son frère Sylvain, né en 1881 (mon ancêtre direct) viennent agrandir la fratrie. Jusqu'à 1881, Julien est journalier et Sylvanie sans profession. A partir de cette année-là, Julien et Sylvanie se reconvertissent et deviennent voituriers. Ça y est, me direz-vous, nous y sommes, ils vont enfin nous faire voyager avec eux ! Prenez place dans la charrette... Mais n'y prenez pas trop goût, le voyage risque d'être plus rapide que prévu... Pendant plusieurs années, ils exercent le métier de voiturier ou de roulier, le terme variant suivant les recensements et les divers actes dans lesquels je les retrouve. Peut-être travaillent-ils en famille ? Si c'est le cas, cette activité ne dure en tous cas qu'une dizaine années. En effet, si la famille exerce en tant que rouliers au moins jusqu'en 1891, en 1896 leur situation a déjà changé. A cette date-là, le couple habite à Saint-Philbert-du-Pont-Charrault, commune par la suite associée à Chantonnay (à partir de 1972) dont elle est proche. Les enfants ont quitté le nid et Julien et Sylvanie sont à présents journaliers. 


Sylvanie décède peu de temps après, le 25 juin 1897. Fait étrange, il n'est fait aucune mention de Julien sur l'acte de décès de son épouse. C'est Eugène TARREAU le fils de Sylvanie issu de son premier mariage, qui déclare son décès où elle apparaît en tant que veuve de Lazare TARREAU.  Julien ne survit pas longtemps à sa seconde épouse et il décède le 13 septembre 1898 à Chantonnay. Né également à Chantonnay et y ayant à ma connaissance passé toute sa vie (Saint-Philbert-du-Pont-Charrault pouvant difficilement être qualifié de lointain), il n'a ainsi certainement vu du pays qu'à travers son métier de roulier. Et encore, rien ne dit qu'il soit allé bien plus loin qu'à une quarantaine de kilomètres...

En 1901, leur fils Sylvain fête ses 20 ans. Il sait lire, écrire et compter, ce qui est loin d'être toujours le cas dans sa famille à cette époque-là. Il est cultivateur et ni lui ni ses enfants n'exerceront dans le futur la profession de roulier. Ce métier qui fut furtivement celui de ses parents pendant quelques années semble désormais bel et bien appartenir au passé...



Edition d'Emilie


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