• Emilie et Ophélie

Il était une fois... La famille BEZIE-JOYEUX : Amédée, le destin aux yeux gris

Juin 1876, Baignes-Sainte-Radegonde, Charente.

Las et suant à grosses gouttes, Pierre poussa la porte de sa maison. Il faisait sombre à l'intérieur, et la fraîcheur qui y régnait apaisa un peu le feu que le soleil de cette matinée de juin avait laissé sur son visage et ses bras endoloris. Soucieux de ne pas laisser entrer la chaleur, il se hâta de refermer la porte derrière lui. Son regard balaya la pièce, à la recherche de Justine. Assise sur une petite chaise en bois, elle chantait tout bas, les yeux fixés sur son bébé qui tétait goulûment. Assise aux pieds de sa mère, Augustine souriait, son petit frère Victor sur les genoux.

A peine eut-il aperçu son père, que le petit garçon se leva d'un bond et se précipita vers lui.

"Tu crois qu'en grandissant, bébé Amédée il aura les yeux comme Lucien et moi ?" demanda l'enfant, ses grands yeux gris clairs scrutant avec attention une réponse de son père.

Le visage fatigué de Pierre se fendit d'un sourire distrait et il passa une main dans les cheveux en bataille de Victor.

"Lucien n'est pas avec vous ?" demanda Pierre, étonné.

Justine releva la tête et regarda son mari avec surprise. "Il est sorti pour venir à ta rencontre, tu ne l'as pas croisé ?"

Pierre soupira. Il savait bien qu'il n'aurait pas dû s'arrêter chez les voisins pour cette histoire de porte cassée. "Non, mais je me suis arrêté chez Jean et Françoise. On aura dû se croiser à ce moment-là."

Si c'était exact, Lucien ne devait pas être bien loin. Le repas pouvait bien attendre encore quelques minutes. Prêt à repartir, Pierre était déjà en train de calculer combien de temps il lui faudrait pour rattraper son fils et revenir. C'est alors qu'il sentit qu'on lui glissait quelque chose dans la poche. Il se retourna et vit Augustine lui sourire. Pierre lui fit un petit clin d'œil. Il aurait aimé lui dire merci, lui dire combien il était touché de toutes les attentions qu'elle avait pour lui chaque jour. Lui dire combien il était fier d'elle. Mais les mots restaient bloqués dans sa gorge. Alors il se contentait de clins d'œil, tout en se disant qu'Augustine comprenait. Plongeant la main dans sa poche, il devina un quignon de pain, enroulé dans un morceau de tissu, et sentit son estomac grogner de contentement. Le pain était encore chaud, et Pierre s'en étonna.

Au fond de la pièce, Amédée s'agita dans les bras de Justine et se mit bientôt à pleurer, tirant Pierre de ses réflexions. Bien décidé à ne pas s'attarder, il se dirigea vers la sortie, prêt à affronter de nouveau les rayons mordants du soleil. Il allait franchir le pas de la porte quand la petite main de Victor se glissa dans la sienne. "Je viens avec toi" dit-il d'un ton qui ne demandait pas de réponse.

Au moment où la porte se referma sur eux, Justine sourit en entendant Victor demander une nouvelle fois : "Alors papa, tu penses qu'il les aura comme moi les yeux, Amédée ? Tu penses qu'ils seront gris clair ?".

Mai 1885, Baignes-Sainte-Radegonde, Charente.

Les bras croisés et l'air renfrogné, Amédée attendait sur le pas de la porte. Indifférent aux odeurs de printemps qui embaumaient l'air, il jeta un coup d'œil agacé à l'intérieur de la maison. Sa mère s'y affairait, nettoyait et rangeait, le dos plié en deux. Exactement comme quand elle travaillait la terre, dehors. Il se dit qu'il pourrait l'aider. "Je suis grand maintenant". Mais il n'arrivait pas à se faire à l'idée. Une larme roula lentement sur sa joue. Inquiet à l'idée que quelqu'un ne le voit pleurer, il se dépêcha de l'essuyer. "Je suis grand maintenant". C'est son père qui le lui a dit l'année dernière. Il le lui a dit en lui passant la main dans ses cheveux blonds. Il faisait très froid, on devait être en janvier, ou février peut-être. Amédée se sentait fier, il se sentait grand, du haut de ses 7 ans, presque 8. Il aurait bien aimé que son père lui repasse la mains dans les cheveux encore une fois.

Amédée renifla. Décidemment, ses yeux n'en finissaient plus de se mouiller aujourd'hui. Mais les grands, Victor lui a dit que ça ne pleurait pas. "Des yeux gris, ça ne se mouillent pas" qu'il lui a dit Victor. Tu parles...

Amédée se figea sur le seuil. Sans qu'il ne l'entendît, sa mère avait arrêté ses activités et se tenait à présent à côté de lui. Elle s'agenouilla, se mettant à la hauteur des yeux de son fils.

"Ça ne va pas mon grand ?" lui demanda t'elle doucement.

"Si ça va" répondit Amédée, un peu plus rapidement qu'il ne l'aurait voulu. Puis il baissa les yeux et d'une toute petite voix demanda : "Tu es vraiment obligé de l'épouser ce Jean Trumo ?"

"Tuffreaud mon chéri, Tuffreaud. Tu le sais bien, depuis que ton père est parti, la vie est devenue plus difficile. On en a besoin de ce mariage. Toi comme moi".

Amédée acquiesça, les yeux toujours baissés.

Il attendit que sa mère se soit relevée pour murmurer, l'air triste "il a même pas les même yeux que nous, Jean Trumo".

Mars 1905, Saint-Christoly-de-Blaye, Gironde.


"Bon alors, tu te décides à venir oui ou non ?". Jean s'impatienta. Ils n'avaient pas toute la journée devant eux non plus. Amédée sortit et lança un regard moqueur à son témoin.

"C'est toi qui te maries aujourd'hui ou c'est moi ? Tu as l'air pressé comme un jeune homme amoureux !". Les deux hommes se regardèrent quelques secondes, muets. Puis Jean se fendit d'un grand éclat de rire, suivit immédiatement d'Amédée.

"Essuie moi tes yeux, tu ris tellement que ça te fait des larmes. On va penser que tu es triste de l'épouser, la petite" dit Jean, s'essuyant lui-même d'un revers de main le visage.

Leurs esprits retrouvés, les deux hommes prirent ensemble le chemin de la mairie.

"Tu sais, commença Amédée, je suis sûr que le nom de Jeanne, c'est un signe."

Jean haussa les épaules. "Tu vois des signes partout toi de toutes façons".

Amédée sourit, indifférent à l'air sceptique de son compagnon. "Quand même, Joyeux est un nom plein de promesses" renchérit il.

"Quelles promesses ? Tu resteras cultivateur Amédée. Comme ton père. Avec de la chance, tu auras de solides garçons, qui t'aideront. Et plus d'années de bons rendements que d'années de disette. Et puis..."

"Et si les choses changeaient, Jean ? Si quelque chose se passait, qui changerait nos vies ?"

Jean fronça les sourcils. "Que racontes-tu là ? Rien ne change jamais ici. Ou alors pas en bien..."

Amédée haussa les épaules. "Tu verras bien, dans quelques années. Joyeux sera le mot d'ordre de notre vie !"

"Et tous les Joyeux auront un destin à l'image de leur nom donc ? Prend Anselme par exemple..." "Le frère de Jeanne ?"

"Oui. Donc il aura forcément une vie heureuse d'après toi ?"

Amédée sentit le ton moqueur de son compagnon et préféra ne pas répondre. De toutes façons, Jean n'écoutait déjà plus vraiment, adressant un petit signe à Firmin, son autre témoin, qui attendait devant la mairie.

Les deux hommes étaient pratiquement arrivés à la hauteur de Firmin, quand Jean s'arrêta brusquement. Il adressa un petit clin d'œil à Amédée tout en lui désignant un homme un peu plus loin. "Ce n'est pas Jean, l'autre frère de ta future épouse là-bas ?"

Amédée confirma et son compagnon reprit, en riant "Lui aussi a les yeux gris, tu y vois un signe là aussi ?".

~

Amédée BEZIE est né le 12 juin 1876 en Charente, et plus exactement au Petit Bel Air, à Baignes-Sainte-Radegonde. Fils de Pierre BEZIE et de Justine BINE, il est le petit dernier d'une fratrie composée d'Augustine, née le 27 décembre 1859, de Lucien, né le 13 juin 1861 et de Victor, né le 24 décembre 1865.

Les trois garçons ont les yeux gris, gris clair pour Victor et Lucien. S'ils sont tous deux châtains clairs, Amédée est quant à lui blond. Les frères ne sont pas bien grands en taille, mesurant 1m52 pour Lucien, 1m55 pour Amédée et 1m65 pour Victor.

Amédée est encore jeune lorsque son père décède, le 6 mai 1884. Du haut de ses 7 ans, c'est un petit garçon qui perd son père. Sa mère se remarie un an après avec Jean Tuffreaud, le 18 mai 1885. Amédée vit seul avec sa mère et son beau-père, ses frères et sœur ayant déjà quittés le nid familial. Il est recensé en tant que "neveu" du couple en 1886.

Quelques années plus tard, Amédée, devenu un homme, épouse Jeanne JOYEUX. Le mariage a lieu le 25 mars 1905, à Saint-Christoly de Blaye. Amédée est alors cultivateur, comme son père avant lui. Ils auront plusieurs enfants, dont Irène, mon arrière-grand-mère.

Les témoins mentionnés ne sont pas des parents mais des amis ou des connaissances.

Quant aux frères de Jeanne, ils n'auront pas une vie aussi joyeuse que celle espérée par Amédée.


Jean, le "frère aux yeux gris", né le 6 juillet 1879 à Civrac, participa à la première guerre mondiale. Réformé et renvoyé dans ses foyers dès le 10 août 1914 pour ulcère variqueux, il est finalement déclaré apte en juin 1915 et affecté dans divers Régiments du Génie. Après la guerre, il rentre chez lui rue Marsan à Bordeaux où il vit avec sa femme Ernestine et exerce le métier de manœuvre. Il est décoré d'une médaille commémorative.


Et Anselme, l'autre frère de Jeanne ? Né le 15 mai 1892 à Saint-Christoly-de-Blaye, la guerre éclate alors qu'il est encore bien jeune.

Alors qu'il est parti vivre à Meaux, en Seine-et-Marne, où il exerce le métier de scieur-mécanicien, il intègre l'armée en 1913 en tant que soldat de 2ème classe. Il passe dans l'Infanterie en 1916 avant d'être réformé temporairement en novembre 1917 pour bronchite chronique, emphysème (maladie chronique évolutive des poumons) et crises asthmatiques à répétition. Ses problèmes de santé ne le quitteront plus et sa réforme est régulièrement renouvelée jusqu'à l'être définitivement en 1921. Il est alors proposé pour une pension temporaire de 100% pour tuberculose pulmonaire avant de décéder chez lui à Geaune dans les Landes, le 30 juin 1924. Il a alors 32 ans.





Edition d'Emilie


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