• Emilie et Ophélie

Conceptions prénuptiales

Mis à jour : 1 déc. 2019


Dans la catégorie des naissances hors mariage, nous trouvons une catégorie à part celle des conceptions prénuptiales.


Nous allons nous intéresser à la naissance des aîné(e)s des fratries pour voir s’ils ont été conçu en dehors des liens du mariage.


Les conceptions prénuptiales sont définies par un écart inférieur à 240 jours entre la date du mariage et la naissance du premier enfant. L’écart maximal est donc fixé à 7 mois. Cet intervalle a pour but de ne pas les confondre avec des naissances prématurées. Cela nous permet d’évoquer la sexualité prémaritale. Une sexualité risquée en l’absence de tout moyen de contraception.


Dans ma généalogie, je n’ai pu relever que 10 cas seulement concernant 9 couples (au vu de l’état de mes recherches).

Les conceptions prénuptiales et leur évolution dans le temps


Les conceptions anténuptiales à l’époque moderne restent un phénomène rare. La société d’Ancien Régime considérait que la sexualité et la procréation ne pouvaient se faire que dans les liens du mariage. Les relations intimes tout comme le concubinage étaient par conséquent jugées immorales pour l’époque car en dehors du cadre respectable.


En France, Henri II instaure la déclaration de grossesse par son édit de 1556. Cela vise à freiner les ardeurs des jeunes gens, à prévenir l’infanticide et à rendre responsable de ses actes le futur papa.


A partir du milieu du XVIIe siècle, on constate une croissance de l’illégitimité en Europe. En France, du XVIIe siècle au XVIIIe siècle on note un peu plus de 10 % les cas de femmes enceintes au moment de leur mariage. Ce qui reste assez faible.


Dans ma généalogie, je n’ai retrouvé qu’un seul cas celui du couple, Marin Boulan et Marie Poulain en 1669.


Les conceptions prénuptiales demeuraient peu nombreuses car on attachait aussi beaucoup d’importance à l’honneur féminin (sa pureté, le fait qu’elle soit vierge…) mais le refus de l’illégitimité débouchait rapidement sur un mariage. Les promesses de mariage entre les deux époux avaient une valeur juridique. Par conséquent une promesse non tenue finissait par un procès. Ce qui semble être le cas pour mon ancêtre Marthe Angeli. « L’an 1763 et le 15 mai est née et a été baptisée Marie fille de Marthe Angeli et d’Antoine Rocq de Gouesque comme la mère l’a déclaré dans la procédure qui a été faite par le sieur de Casemajor jurat de la présente ville ».


A partir du XIXe siècle, les relations charnelles hors mariage sont en hausse. J’ai relevé 9 cas de conceptions anténuptiales dans ma généalogie :

  • Une seule date du milieu du XIXe siècle (1830)

  • Cinq de la fin du XIXe siècle (1875, 1877,1879, 1883, 1897)

  • Deux du début du XXe siècle (1908 et 1915)

  • La dernière de 1971 .


On ne craint pas l’Eglise comme avant, seule la peur du scandale peut limiter ces aventures hors mariage. Les taux de rapports sexuels prénuptiaux étaient sûrement un peu plus importants mais ils n’aboutissaient pas forcément par une conception. Certains connaissaient les secrets de la contraception et certaines femmes étaient moins fertiles que d’autres.

Les raisons de ces conceptions :


  • Par choix. Le couple dont le mariage est prévu mais qui décide de le consommer animé par leurs sentiments. Une passion qui sera féconde.

  • Une stratégie imaginée par le couple afin de mettre leurs parents qui étaient réticents ou opposés à un mariage devant le fait accompli.

  • Un jeu amoureux sans intention de mariage à la base.

Il existe plusieurs types de conceptions anténuptiales


1. L’enfant né quelques mois après le mariage de ses parents


La femme est déjà enceinte de plusieurs mois au moment du mariage. L’enfant né dans un intervalle inférieur à 240 jours. Etant donné que les parents se sont mariés avant la naissance, l’enfant à naître est forcément légitime.

Le 7 décembre 1830 Célestin Florentin Lefebvre s’unit à Marie Adelaïde Letellier. Cette dernière donne naissance à Marie Euphrasie le 13 décembre 1830 soit 6 jours après les célébrations de leur mariage. Ils n’ont pas attendu la fin de la grossesse pour s’unir. Il s’agit de l’intervalle le plus court.


L’autre naissance qui est la plus rapprochée du mariage c’est celle d’Auguste Bermis. Il est né le 8 avril 1908, 52 jours après le mariage de Jean Justin Bermis et de Jeanne Lesfauries.


L’intervalle est de 71 jours entre la naissance d’Albertine Florestine et l’union d’Alfred Polite Boulant et Florestine Sophie Picard. Nous sommes alors en 1875.


Autour de 3 mois, je recense deux cas celui de Roger Jean Gimel né en 1897 de légitime mariage d’Auguste Gimel et d’Antoinette Pujol et un de mes cousins né en 1971.


Marin Boulan se marie avec Marie Poulain le 14 février 1669. Ils accueillent leur fille Catherine Boulan le 22 juin 1669. L’intervalle est de 4 mois et 8 jours entre le mariage et la naissance soit 128 jours. C’est l’écart le plus grand dans ma généalogie. Marie Poulain était enceinte d’au moins 5 mois au moment de son mariage.


Parmi ces 6 cas, 3 concernent des couples en ligne directe et les trois autres des collatéraux. Je ne suis la descendante que d’une seule de ces enfants née hors mariage Marie Euphrasie Lefebvre qui est née en 1830. Dans le cas de la naissance en 1971, le mariage était déjà prévu. Pour les autres cas soit le mariage était déjà prévu ou soit le mariage avait servi de « réparation ». On considère que les naissances de plus de 4 mois après le mariage pourraient être le fait des fréquentations qui se prolongent et par conséquent des jeunes gens qui s’impatientent. La grossesse a pu être un facteur déterminant dans le projet matrimonial d’où le terme de « réparation ».


2. L’enfant né et il est reconnu quelques mois avant le mariage de ses parents


Je n’ai pas d’exemples dans ma généalogie. La première naissance précède de peu le mariage. L’intervalle entre la naissance et le mariage doit être de moins de 100 jours soit 3 mois. L’enfant a été reconnu par le père et légitimé ensuite par le mariage. Les conceptions survenues quelques mois avant le mariage ont dû jouer un rôle dans la planification d’un futur mariage.


3. L’enfant né bien avant le mariage et n’est reconnu qu’au moment du mariage


Ces mariages s’accompagnent de la déclaration d’un enfant âgé de quelques années ce qui laisse présumer un concubinage prémarital.


Je n’ai relevé que quatre cas celui d’Alphonsine Coquerel Diard, Victor Gaudeboeuf, Anne Jeanne Gaudeboeuf et de Raymond Gaury.


Lors de leur mariage le 6 novembre 1880, mes arrière-arrière-grands-parents Alphonse Bienaimé Diard et Marie Angèle Coquerel reconnaissent leur fille Alphonsine Coquerel Diard (une AA grand-tante) née à Elbeuf le 29 juin 1877. Elle est alors âgée de 3 ans et 4 mois. Cela laisse présumer que le couple devait vivre en concubinage. Le mariage permet de légitimer Alphonsine et de la rétablir dans ses droits de succession. Un enfant illégitime ne pouvait hériter.


Le mariage d’Etienne Gaudeboeuf et d’Elizabeth de Galzagorry le 11 mars 1886 permet de reconnaître et légitimer leur fils Victor né le 6 juillet 1879 alors âgé de 6 ans et 8 mois ainsi que leur fille Anne Jeanne née le 12 mars 1883 âgée de presque 3 ans. Il est intéressant de se plonger en 1881, le couple a un autre enfant Félix Gaudeboeuf qui ne survivra malheureusement pas. La déclaration est faite par Etienne Gaudeboeuf. L’enfant né dans la demeure de ses parents au 64 rue Mériadeck, à Bordeaux. Il est rajouté que le couple est non marié. La naissance d’Anne Jeanne est en revanche déclarée par une sage-femme. Le père n’ayant pu être très certainement présent, il est inscrit comme « non nommé » mais Elizabeth de Galzagorry vit toujours au 64 rue Mériadeck. Dans l’acte de mariage en 1886, le couple habite toujours au même endroit. Le couple vit par conséquent en concubinage depuis au moins 5 ans. Pourquoi ont-ils mis autant de temps à se marier ? Certains couples n’éprouvaient pas le besoin de se marier pour 4 raisons : idéologie, absence de pressions sociales, détachement des valeurs catholiques et coût de la cérémonie. Dans le cas d’Etienne et Elizabeth il semblerait que ce soit plus du fait du coût d’un mariage.


Raymond Gaury est reconnu et légitimé le 3 septembre 1917 par ses parents Maxime Henry Gaury appelé aussi Philippe Gaury et Marie Hervé. Ils ont dû faire un acte de reconnaissance le lendemain de la célébration de leur mariage. Raymond Gaury était né le 16 novembre 1915. Il était âgé d’un an et 9 mois.


Autour de 1900, les enfants légitimés par le mariage de leurs parents étaient pour les ¾ âgés de moins de 5 ans. Seulement ¼ avaient plus de 5 ans.

Quel est le profil des individus concernés ?


  • Les conceptions prénuptiales seraient plus fréquentes quand les mariés sont jeunes.

Cette affirmation se vérifie-t-elle vis-à-vis de mes 9 couples ?



Le résultat est flagrant c’est une histoire qui concerne plutôt les jeunes gens. Auguste Gimel et Antoinette Pujol sont les plus jeunes (21 ans et 18 ans). Ils sont suivis de près par Philippe Gaury et Marie Hervé. Les jeunes gens n’ont pu refouler les sentiments qu’ils avaient l’un pour l’autre.


  • L’héritage familial pourrait-il avoir un impact sur les conceptions anténuptiales ?

La probabilité est plus élevée que dans les autres familles, chez les couples ayant donné naissance à un ou plusieurs enfants avant le mariage qu’un de leurs enfants suive le même exemple. Cette hypothèse a été vérifiée dans l’étude de Gérard Bouchard.


Et dans ma généalogie ? Philippe Gaury a suivi l’exemple de ses parents Jacques Henry et Jeanne Laville. Il est le fruit d’un amour adultérin. Ses parents n’ont pas dû exercer de pression pour le pousser à épouser Marie Hervé. Je développerai cette histoire dans mon article intitulé I comme Incroyable méli-mélo.


  • Les conceptions prénuptiales sont plus fréquentes dans les catégories sociales inférieures.

Elles concerneraient plutôt les classes populaires. Certains articles disent qu’elles touchent davantage le milieu rural. Ces naissances hors mariage seraient également à mettre en lien avec le travail prémarital des jeunes gens dans le service domestique. Ce travail retarde l’âge au mariage et les jeunes gens profitent des occasions qui leur sont offertes.


Quels sont alors les métiers de nos couples ?


Les conceptions prénuptiales semblent toucher des catégories sociales moins favorisées. On trouve des ouvriers (ouvrière de fabrique, épinceteuse…) mais aussi des ruraux (cultivateurs). Le monde domestique est aussi représenté parmi mes couples. Cela ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu de conceptions anténuptiales dans les classes les plus favorisées.


  • Ces conceptions seraient plus fréquentes chez les gens ayant un niveau d’éducation plus petit que la moyenne

Je prendrai en compte pour le niveau d’instruction les données recueillies dans les matricules militaires quand celles-ci existent et s’ils savent signer ou non. Bien entendu le niveau d’instruction n’a rien à voir avec l’intelligence.


Il est à noter que la moitié des couples n’ont pas eu d’instruction. L’autre moitié a pu avoir une instruction primaire. Ce sont effectivement des personnes qui ont un niveau d’éducation plutôt bas. Les femmes de cette étude ont un niveau d’instruction beaucoup plus bas cela s’explique par le fait qu’elles ont eu accès à l’école beaucoup plus tardivement que les hommes. Il ne faut pas oublier que les gens bien instruits avaient parfois des relations sexuelles hors mariage.

  • Pourraient-elles être favorisées par un moindre contrôle familial ?

Le contrôle familial pourrait se trouver amoindri par la perte d’un parent ou un parent domicilié dans un autre endroit.


Les conceptions anténuptiales ne sont pas favorisées par un moindre contrôle familial. Les filles demeuraient toujours chez leurs parents ou leurs mères. Et je sais que pour celle de 1970, son père la surveillait beaucoup. Pour certains, visiblement pas dans ma généalogie, cela a peut-être eu un impact mais celui-ci ne jouait vraisemblablement qu’un faible rôle. Un relâchement moral lors des festivités n’a pu y contribuer.

Ces bébés nés hors mariages ont-ils survécu ?


Dans ma généalogie, deux n’ont pas survécu.


Catherine Boulan est née le 22 juin 1669. Elle est décédée le 11 août 1669 ( un mois et 19 jours après). Il existait une surmortalité des enfants appartenant aux catégories les plus modestes de la population.


Roger Jean Gimel est mort 2 jours après sa naissance.


Parmi les naissances hors mariages nous avons vu les conceptions prénuptiales mais il existe également le cas des enfants désignés comme étant des « enfants naturels ». C’est ce qu’Emilie vous expliquera dans un prochain article du challenge AZ.

Edition d’Ophélie

Sitographie


https://books.openedition.org/pur/17535 : Familles en Révolution, chapitre V, « Amour et sexualité hors mariage ».


https://www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2014-1-page-7.htm : « L’enfant illégitime et ses parents. Tendances européennes et coloniales ».


https://www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2008-2-page-237.htm : « Conceptions prénuptiales et non-respect des règles de la religion à Saint-Pol-sur-ternoise, 1676-1844 ».


https://ehne.fr/article/genre-et-europe/de-la-transition-demographique-aux-revolutions-sexuelles/unions-et-naissances-en-dehors-du-mariage


https://www.ephemeride.com/calendrier/deux_dates/81/ : calculateur entre deux dates


https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_1977_num_32_6_16655 : « Enfants trouvés, reconnus, légitimés, Les statistiques de la filiation en France aux XIXe-XXe siècles ».


https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1986_num_93_1_3207 : « Fréquentation, amour, mariage au XVIIIe siècle, dans les villages du Sud du Maine », 1ère partie.


https://www.persee.fr/doc/adh_0066-2062_1993_num_1993_1_1833 : « L’évolution des conceptions prénuptiales comme indicateur du changement culturel ».

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