• Emilie et Ophélie

C comme... Cultivatrice, laboureuse, ouvrière agricole : Le métier de la terre par les femmes.

Avec l'article d'hier, le B comme Bordier, j'ai commencé à vous parler des femmes qui exercent un métier lié à la terre.

Aujourd'hui je poursuis avec d'autres femmes et d'autres métiers agricoles.

Nous sommes le 7 septembre 1873 en Charente, plus exactement au Petit Bel air à Baignes-Sainte-Radegonde. Il est 16h, et Pierre BEZIE a délaissé ses champs pour se rendre à la mairie et y apporter une triste nouvelle. Quelques heures plus tôt, vers midi, sa mère Jeanne MARTIN est décédée chez elle, à l'âge de 73 ans. Agée peut-être, mais jusque-là encore active : habitant à deux pas du domicile de son fils et de sa famille, Jeanne travaillait encore la terre et était cultivatrice. Point de retraite pour cette femme qui a passé sa vie dans les champs.  A son mariage en 1830 avec le père de Pierre, Jean BEZIE, elle est âgée de 31 ans et habite à Mortiers, en Charente Maritime. Elle y exerce le métier de cultivatrice, tout comme ses parents et son futur époux. En disant oui à Jean, Jeanne quitte un foyer de cultivateurs pour un autre. Le couple laisse Mortiers derrière lui et s'installe à Baignes-Sainte-Radegonde. C'est là que je les retrouve en 1861, toujours cultivateurs et vivant avec leur fille Marie qui, à 29 ans, n'a pas quitté le nid et travaille la terre avec ses parents.

Cultivatrices... De mère en fille.

Une autre femme, un autre métier, un autre endroit : je vous présente Jeanne LESBEGUERIS, ouvrière agricole dans les Landes. Jeanne, je vous en ai déjà parlé en juin dans un article consacré à sa fille. En 1877, du haut de ses 24 ans, Jeanne épouse Jean LASSALLE, à Tercis-les-Bains. Lui est ouvrier carrier, elle ouvrière. Rien d'étonnant à cela : si aujourd'hui les carrières de Tercis-les-Bains sont réputées pour leur intérêt géologique et classées Réserve Naturelle Régionale, il n'en était rien avant 1993 : ces carrières de calcaire argileux étaient exploitées par la Société des ciments français et alimentaient la cimenterie d'Angoumé. 

Les ouvriers carriers, que l'on trouve dans toute la France et en Angleterre, sont donc à l'époque de notre jeune couple des ouvriers travaillant dans les carrières. Et qui dit carrière dit... Poussière. Les hommes et les femmes exerçant ce métier sont nombreux à souffrir de problèmes de santé, notamment de problèmes respiratoires. On retrouve de nombreux carriers parmi les personnages de romans historique, et ceux qui me viennent à l'esprit ne respirent pas spécialement la santé :


« L’aspect des carriers est en général sinistre. Le jour, leur œil clignote, à l’air leur voix est sourde. Ils portent les cheveux plats, rabattus jusqu’aux sourcils ; une barbe qui ne fait que tous les dimanches matin connaissance avec le rasoir ; un gilet qui laisse voir des manches de grosse toile grise, un tablier de cuir blanchi par le contact de la pierre, un pantalon de toile bleue. Sur une de leurs épaules est une veste pliée en deux, et sur cette veste pose le manche de la pioche ou de la besaiguë qui, six jours de la semaine, creuse la pierre ». Alexandre Dumas, Le trou de l'enfer.

" Tom grimpa la pente, le souffle court - les années passées à respirer la poussière de pierre avaient affaibli ses poumons" Les piliers de la Terre, Ken Follett. (Tom est maître bâtisseur et non carrier mais travaille également dans les carrières).

Mais revenons à nos jeunes mariés, et notamment à Jeanne. Quelques années après leur union, en 1881, Jean et Jeanne résident toujours à Tercis-les-Bains et vivent avec leurs enfants et avec les parents de Jean. Tous sont ouvriers et alternent entre les carrières et les champs (comme ouvriers agricoles). Jeanne travaille la terre avec son époux... Mais pas pour longtemps. Le 12 août 1885 Jean décède à l'âge de 39 ans. Je me suis demandé si son décès pouvait être lié à son travail. Mais réflexion faite, je pencherai plutôt pour une épidémie. En effet, le fils de Jean et Jeanne, Jean-Louis, alors âgé de seulement 4 ans, décède très peu de temps avant son père, le 30 juin de la même année.

Jeanne perd ainsi un enfant et se retrouve veuve. Elle n'a alors plus que son seul salaire d'ouvrière agricole pour subvenir aux besoins de ces deux enfants en bas âge, Henri et Catherine. Sa situation est sûrement assez précaire, même en ayant une rémunération d'ouvrière. Dans ce cas-là, la meilleure solution reste à l'époque de rapidement se remarier. Solution pour laquelle Jeanne finit par opter. Après avoir vécu quelques temps avec son père, la mère de famille trouve un nouveau mari.

Elle épouse en secondes noces Jean PASCOUAOU le 29 avril 1890. De 8 ans son cadet, ce jeune homme de 28 ans habite dans le même village et connaît sûrement Jeanne depuis un bon moment. Avec cette union, Jean s'intègre à la vie déjà établie de sa femme, et ce dans tous les domaines : il s'installe chez elle, partage (pour quelques temps seulement) le foyer avec les enfants de la jeune femme, et s'associe à sa vie professionnelle. S'il était domestique au moment de leur mariage, il prend à présent le chemin des labours et devient ouvrier agricole, comme son épouse. Peut-être sur les mêmes terres que celles que foulait le mari et père disparu ? 

La famille s'agrandit rapidement et de cette nouvelle union naissent Félicie en 1891 et Pierre en 1892. En grandissant, les enfants, garçons comme filles, aident leurs parents aux champs et la vie est rythmée par les récoltes saisonnières.

Jeanne a-t-elle toute sa vie exercée la profession d'ouvrière ? Pas forcément. Mais elle ne s'éloigne jamais bien loin des champs...

Elle exerce en 1901 le métier de ménagère, métier là encore agricole (rien à voir en réalité avec le ménage) dont je vous parlerais dans l'article M. Son époux est quant à lui laboureur à son compte. En 1906, je retrouve Jeanne, travaillant comme cultivatrice. Bien entendu, les erreurs sont possibles et même assez courantes avec les actes et documents de cette époque. Mais il semble tout de même que Jeanne ait passé une bonne partie voire l'essentiel de sa vie au grand air...

Parmi les différents métiers liés à la terre, celui de laboureur est peut-être le plus enviable. Il représente en effet "l'élite" de la paysannerie. Il dispose des moyens nécessaires pour mettre en valeur les biens qu'il possède ou qu'il loue.

On distingue deux types de laboureurs : les laboureurs propriétaires et les laboureurs fermiers, mais que ce soit pour l'un comme pour l'autre, la situation diffère quelque peu suivant l'époque et le lieu.


En Lorraine par exemple, aux XVIème et XVIIème siècles, il n'y a pas de laboureur fermier. Le laboureur possède une charrue ou d'une demie-charrue suivant ses moyens, cultive une dizaine d'hectares et dispose de quatre chevaux, de quelques moutons, de vaches et de porcs. Son domicile, une maison, se complète d'une grange, d'une écurie et d'une étable.


A l'inverse, en Ile-de-France à partir du XVIème siècle, on trouve essentiellement des laboureurs fermiers, travaillant sur de grosses propriétés sur les plateaux entourant la capitale. Les terres ne leur appartiennent pas forcément, mais les moyens techniques et les équipements qu'ils possèdent leur permettent de travailler au service de seigneurs, bourgeois, nobles ou clercs. Leur fortune mobilière est bien plus conséquente que celle des autres catégories sociales du monde rural.


En règle générale, peu importe le lieu et l'époque, ce métier reste essentiellement masculin, encore que la part des femmes soit plus importante que dans les autres professions de labour.

Parfois propriétaire des terres qu'il cultive, de son matériel et de ses animaux, rien n'empêche le laboureur de les louer à ceux qui n'en possèdent pas. Certains peuvent également se permettre de prêter de l'argent, ayant encore un pécule après toutes les charges payées. Ils sont alors appelés les "coqs de village" et ont une place non négligeable au sein de cette société rurale. Pour autant, les laboureurs ne sont pas toujours les seuls à pouvoir jouir d'un certain statut et les cultivateurs, que l'on a vu en début d'article, peuvent eux-aussi prétendre à tirer leur épingle du jeu.

Nous sommes en 1876 et Augustin et Rosalie AUGUSTE vivent à Saint-Maurice-des-Noues avec leurs enfants Augustin, François, Rosalie, Alexis, Eugénie et Marie. Tous sont cultivateurs. Jusque-là rien d'étonnant me direz-vous. A noter tout de même, ils sont propriétaires de leurs terres. Pourtant, un détail étonnant fait son apparition quelques années plus tard.

1881, même lieu même famille. Mais avec un petit plus. A présent, les AUGUSTE sont "dit Marquis". En 1901 ils sont même directement désignés par Marquis comme nom de famille et non plus AUGUSTE. Ils sont toujours propriétaires cultivateurs. Certaines années, les femmes de la famille, Rosalie et certaines de ses filles exercent le métier de ménagère. 

Dans les années 1800, on trouve bien des femmes travaillant la terre. Pour autant, la tâche essentielle qui leur est dévolue se résume surtout aux aspects domestique et familial. Celles qui travaillent la terre comme les hommes le font pour la plupart aux côtés de leur père, de leur mari ou de leurs enfants. Les métiers de labour sont essentiellement masculins et elles apparaissent plus comme une aide que comme de véritables chefs des opérations.




Edition d'Emilie

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